Lorsqu’Ange a été agressée sexuellement par son professeur en représailles pour des retards de paiement de ses frais de scolarité, elle n’en a parlé à personne. La jeune fille de 14 ans a gardé le silence jusqu’à ce que son ventre commence à s’arrondir et qu’elle se sente nauséeuse et en proie à des vertiges. Elle a finalement pris la décision d’en parler à ses parents, qui l’ont emmenée dans un centre de santé. Ils se sont ensuite rendus avec leur fille au poste de police où ils ont rencontré Justin, l’officier de police chargé des cas de violence sexuelle à Bunyakiri, un village entouré de forêts montagneuses dans le parc national de Kahuzi-Biega, dans les zones de conflit de l’est de la République démocratique du Congo (RDC). 

Lorsqu’Ange a raconté son histoire à Justin, ce dernier s’est demandé comment il pourrait faire respecter la loi et obtenir justice pour elle, compte tenu des obstacles considérables à surmonter. Il l’a écoutée attentivement tout en écrivant une partie de son témoignage sur un bout de papier. Alors que le poste de police manque généralement de papier et d’autres fournitures de base, Justin avait fort heureusement gardé du papier et des stylos distribués lors d’une formation médicolégale avec Physicians for Human Rights (PHR). Les procédures pénales dépendant des informations recueillies, Justin a dû sélectionner les éléments les plus importants des révélations d’Ange afin que l’essentiel de son récit puisse tenir sur les quelques bouts de papier qu’il avait en sa possession, puis espérer qu’ils ne soient pas perdus voire utilisés comme mouchoirs ou pour allumer un feu, comme cela arrive parfois au poste de police.  

Interrogé par la police, le professeur a finalement avoué avoir violé Ange ainsi que d’autres jeunes filles, qui avaient elles aussi gardé le silence pour pouvoir poursuivre leurs études. Justin a alors adressé un message au procureur de la petite ville de Kalehe, à 100 kilomètres de Bunyakiri. Ce dernier lui a demandé de lui faire parvenir au plus vite les rapports de police afin qu’il puisse procéder à l’arrestation du professeur. Il a également demandé que toutes les victimes connues passent des examens médicaux afin de pouvoir inclure les certificats médicaux standards dans la procédure. 

Justin a demandé au procureur comment il allait payer les 40 dollars de taxi et le garde armé nécessaire pour escorter le professeur jusqu’à Kalehe. Il a demandé au chef de la police de son district où trouver l’argent nécessaire pour payer le papier qui servirait à consigner les interviews avec les autres jeunes victimes identifiées ou encore le papier dont le centre de santé aurait besoin pour les certificats médicaux. 

Enfin, Justin s’est aussi demandé comment il pourrait amener le dossier complet à Kalehe dans le délai requis de 10 jours avant que le procureur ne soit tenu par la loi d’ordonner la libération du violeur et de prononcer l’extinction de l’action publique. 

Bien qu’il n’y ait pas d’électricité à Bunyakiri, l’internet y fonctionne, et même assez bien, à l’aide de générateurs et de batteries solaires. Si Justin pouvait envoyer les déclarations des victimes, les pièces de procédure et les certificats médicaux, ainsi que les rapports de police et les photographies directement au procureur par le biais d’un système en ligne dans le délai requis de 10 jours, ce dernier n’aurait pas à libérer le criminel. Il disposerait alors de trois mois pour transférer l’accusé à Kalehe. Avec le soutien de Wehubit, PHR collabore avec des partenaires en RDC en vue d’étendre l’utilisation de MediCapt, une application mobile qui numérise la collecte et la documentation des preuves de violence sexuelle, et les préserve à des fins de poursuites judiciaires. MediCapt constituera une ressource importante pour les policier·es à travers la RDC, qui font de leur mieux pour obtenir justice pour les victimes de violences sexuelles. L’application peut être utilisée pour compiler des preuves médicales, photographier les blessures des survivant·es et transmettre en toute sécurité les données aux autorités chargées de poursuivre de tels crimes et de demander des comptes. Elle a été conçue en collaboration avec les partenaires de PHR en RDC et au Kenya afin d’assurer qu’elle s’adapte aux réalités des lieux de travail de nos partenaires. Ainsi, l’application fonctionne à la fois en ligne et hors ligne. Dans la situation actuelle, Justin aurait pu utiliser MediCapt pour compiler et transférer efficacement les informations nécessaires au procureur dans le délai requis de 10 jours. 

Même si MediCapt ne sera certes pas la panacée pour toutes les affaires liées à l’obtention de la justice pour les survivant·es de violences sexuelles en RDC, aux yeux de Justin et d’autres partenaires actifs dans les secteurs médical, juridique et policier, cette application représentera une solide avancée dans l’amélioration de l’accès des survivant·es à la justice grâce au recours à des preuves médicolégales. 

Les partenaires de PHR, le docteur Desire Alumeti (assis), chirurgien pédiatrique à l'hôpital de Panzi en RDC, le capitaine David Kazadi Nzengu (à gauche) et le sergent Honorata Uvoya Fwaling (à droite).

 

Les partenaires de PHR, le docteur Desire Alumeti, chirurgien pédiatrique à l'hôpital de Panzi, le capitaine David Kazadi Nzengu et le sergent Honorata Uvoya Fwaling. (© PHR)

Remarque : Les noms ont été changés pour des raisons de sécurité.