Très souvent mis à l’écart dans les prises de décisions politiques, les femmes et les jeunes de Kayes ont aujourd’hui une nouvelle possibilité pour s’impliquer et s’engager dans la vie politique à travers le numérique. Il s’agit de l’application “Mon Elu”.

Située à 618 km de Bamako et composée d’un climat désertique, Kayes est la première région du Mali et aussi l’une des plus chaudes du pays.  Surnommée la cité des rails pour le train qui y faisait la prospérité de la région autrefois, les vestiges de “Trans Kayes” illustrent désormais la précarité qui plane sur la ville. 

Le chômage pousse les jeunes à immigrer et d’autres à se réfugier dans la drogue. Malgré la dureté de la vie, certains jeunes s’impliquent encore dans la vie politique et tentent de faire bouger les lignes. Moussa Diawara est de ceux-là. Président de l’association Kirmaga kafo, il est âgé de 31 ans et est détenteur d’une maîtrise en géographie/aménagement du territoire. Moussa est de la commune du Sahel et membre de l’Association des Communes du Guidimakha Kafo (ACGK). 

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Moussa Diawara (© Ousmane Makaveli)

Qu’est-ce qui vous motive à vous engager pour votre commune ?

J’ai compris que seuls nous ne pouvons rien faire d’impactant et de durable pour nos communautés. Les défis que nous, les jeunes, rencontrons sont nombreux : l’éducation et la formation professionnelle, le chômage et le sous-emploi, l’accès aux services essentiels, à la culture, aux loisirs, etc.  

Nos préoccupations sont rarement prises en compte par les élus. C’est pourquoi nous avons le devoir de nous unir pour initier des actions communes de développement qui s’inscrivent dans le temps mais surtout, pour être des appuis aux élus locaux.

Quels sont les problèmes que vous rencontrez ici ? 

Le principal problème chez nous est le manque, ou l’insuffisance, de communication entre les élus et les jeunes. Nous n’avons pas droit à la parole. Quand il y a des rencontres, ce sont les autorités coutumières que les élus consultent. C’est fort dommage, car nous avons des choses à dire et nous considérons que seuls les jeunes peuvent parler en leurs noms.  

Beaucoup d’entre-nous avons une faible maîtrise de la vie politique et citoyenne. Les jeunes ne connaissent pas toujours leurs droits et le fonctionnement des institutions. Pour suivre efficacement les engagements des élus, les différentes réalisations de la commune et, si cela s’avère nécessaire mobiliser, dénoncer ou lancer des pétitions, il faut être outillé. 

Selon une enquête de ISOC Mali 63,62 des Maliens passent en moyenne 5 heures par jours sur internet. Et 29,69% utilisent WhatsApp.

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Moussa utilisant l'application "Mon Elu" (© Ousmane Makaveli).

Pensez-vous que le numérique peut être un vecteur de participation citoyenne ?

Nous sommes déjà très actifs en ligne. Nous utilisons Facebook et WhatsApp pour communiquer et planifier nos activités de terrain.  

Nous avons eu la chance de découvrir des applications comme “Mon Elu” et “Xensa”. Ce sont des plateformes qui nous permettent d’interpeller directement des élus locaux. C’est important car il y a des choses que nous n’osons pas dire devant les élus mais avec les applications nous pouvons nous exprimer librement et nous avons l’impression que notre voix porte. Pour utiliser “Mon Elu”, il suffit d’avoir un smartphone Androïd et de télécharger l’application via “Play Store”. Une fois l’application installée, il n’y a plus qu’à créer un compte utilisateur et s’inscrire dans sa commune pour participer aux échanges.   

Très souvent nos questions sur la plateforme restent sans réponses. Sûrement parce que nos interrogations dérangent. Au total, 274 personnes sont inscrites sur “Mon Elu”, dont 17 élus. Certains élus n’ont pas suivi la formation sur l’utilisation de l’application ou ne sont pas familier avec l’outil numérique. Cela demande donc un peu de temps de vulgarisation pour une meilleure appropriation de l’outil.  

J’utilise également “Xensa”. Une application web disponible par simple recherche sur Google. Sur le même principe que “Mon Elu”, en créant un compte, nous pouvons lancer une pétition, interpeller un élu ou une institution, ou encore dénoncer un fait. A ce jour pour la région de Kayes, “Xensa” comptabilise 209 réactions (15% d’élus) et 17 citoyens engagés (interpellation, pétition ou dénonciation). 

J’ai par exemple lancé une pétition sur la dégradation des routes dans la commune de Kayes, surtout au sein du quartier de Kayes Ndi. La pétition a été signée par 30 personnes mais le maire de la commune n’a pas réagi. Ma capacité de mobilisation a été un peu limitée car, à cette période, il n’était pas possible de partager la pétition sur d’autres applications comme WhatsApp ou encore Facebook. J’ai également publié un article pour dénoncer la corruption sur les routes. Le racket policier est souvent encouragé par les citoyens. Ceux qui commettent les infractions ne veulent pas être sanctionnés et régler les amendes. Cet article a reçu quelques commentaires. 

Les retours sont timides mais c’est un bon début. Le numérique nous permet d’élever nos voix et de faire des propositions pour le développement de notre localité.  

Je pense qu’il faudra un peu de temps pour que les gens se familiarisent avec le numérique, mais je suis sûr que nous aurons de l’impact une fois que les citoyen.nes seront plus à l’aise avec les outils numériques. Même avec un téléphone nous pouvons nous rendre utile à notre communauté. Le numérique est selon moi l’avenir de la citoyenneté.